Le Toit du monde de Magritte

KESSELS (Willy)

Jasinska dans son intérieur.

(Bruxelles, Willy Kessels, circa 1928-1929).

Photographie originale sur papier argentique, (168 x 230 mm), signée du cachet sec en bas à gauche et, au verso, du timbre humide à l’adresse du 191 rue Royale [Bruxelles].

On aperçoit sur le mur de gauche la toile de Magritte, « Le Toit du monde », 1926, (Sylvester, 103).

Il n’est pas connu que cette peinture, reproduite en mars 1927 dans la revue Sélection de P.-G. Van Hecke, ait appartenu au couple Jasinski. [Jasinska conservera ce tableau après son divorce et il intègrera son nouveau foyer lors de son mariage avec Eugène Flagey en 1938. Il a ensuite trouvé sa place dans la collection de la légendaire actrice italienne Sophia Loren et de son mari, le producteur de films Carlo Ponti. Plus récemment, il a appartenu au conservateur et historien de l’art italien Franco Russoli, directeur de la Pinacothèque de Brera, l’une des institutions les plus prestigieuses d’Italie. Il a été vendu aux enchères chez Sotheby’s en 2017].

Dans le fond, à gauche de la fenêtre, un portrait de femme de Marie Laurencin. Intérieur ultra moderne conçu par l’architecte Stanislas Jasinski (1901-1978), avec mobilier tubulaire dernier cri ; entre les meubles de Jasinski, on aperçoit ce qui est sans doute l’un des premiers prototypes de la chaise longue B306/LC4 créée en 1928 par Charlotte Perriand. L’élégante Jasinska porte vraisemblablement une création de la Maison de couture Norine [Van Hecke] située 67 avenue Louise à Bruxelles (juste en face du Centaure).

Jasinska (Marcelle La Croix-Flagey, 1900-1999, connue sous le nom de). A l’Académie de Bruxelles, elle suit en 1919 le cours de « Dessin du modèle alterné d’après la figure antique et le modèle vivant » ; dans sa classe se trouve le futur architecte Stanislas Jasinski qu’elle épousera en 1924. Leurs camarades sont alors René Magritte, Victor Servranckx, Pierre-Louis Flouquet et Karel Maes, qui rencontreront bientôt les frères Pierre et Victor Bourgeois pour fonder en 1922 le groupe et la revue « 7 Arts », promoteur de la Plastique pure. 1924 marque son entrée dans le monde du travail, comme professeur de dessin. Elle prend alors comme nom d’artiste « Jasinska » qu’elle garde jusqu’à son divorce en juillet 1936. Ce pseudonyme, peut-être choisi pour se distinguer de son époux, reflète l’attrait pour une artiste de « slaviser » son patronyme en référence aux célèbres figures féminines de l’Abstraction ; on peut aussi y voir un clin d’œil à la danseuse Maguerite Acarin que son époux Marcel-Louis Baugniet, membre de « 7 Arts », avait baptisée « Akarova » pour la scène. Il est difficile d’évoquer ses premières productions artistiques car la plupart ont été détruites ou mal attribuées par des fautes de frappe à Jasinski. Vers 1923-1924, le couple Jasinski se rend à Paris où il rencontre entre autres les frères Perret, Robert Mallet-Stevens, Charlotte Perriand et Le Corbusier. Du 14 au 29 novembre 1925, elle expose au Cabinet Maldoror de Bruxelles avec un groupe de peintres constructeurs réuni par la « Lanterne sourde », une association proche de « 7 Arts » ; aux côtés de Baugniet, Flouquet, Gaillard, Servranckx et Maurice Xhrouet, Jasinska expose cinq œuvres toutes intitulées « Peinture ». Vers la même époque, l’architecte Henry van de Velde découvre son travail et lui propose d’exposer dans la section publicitaire de l’Exposition internationale de Leipzig tandis qu’en 1927, dans la revue « 7 Arts », Jasinska, et non Jasinski, signe un article consacré à l’artiste Alice Halicka. En 1928 elle rejoint le corps professoral de l’Institut supérieur des Arts décoratifs de La Cambre créé en 1926 par Henry van de Velde, comme professeur-adjoint du cours de la Science des couleurs et de son application aux différents métiers d’art. C’est le début d’une longue carrière à l’Institut (professeur d’harmonie des couleurs, cours de haute couture, cours de tissage) qui s’achève en 1966. Elle s’adonne ensuite à la tapisserie, expose et prend très vite sa place au sein du monde de la tapisserie contemporaine en Belgique (Virginie Devillez).

Très beau et rare document d’époque.